La génèse
L’exercice intellectuel le plus intéressant, et le plus difficile, que j’ai souvent tenté de pratiquer, est celui de l’écriture. L’action mécanique est simple, un automatisme acquis lors de mon enfance, des symboles à reproduire le plus fidèlement possible, à enchaîner les uns aux autres. C’est dans la volonté de transmettre le plus fidèlement possible sa pensée que réside la difficulté de l’exercice. Je pars de cent idées différentes pour réussir à en matérialiser aucune, juste un amalgame plus ou moins solide de ce qu’elles étaient sans jamais l’être réellement. J’ai découvert dans cet exercice la complexité de l’accouchement. Comme l’enfant qui vient de naître n’appartient déjà plus à sa mère, ce que je pose sur le papier m’échappe au moment même où un autre le lit, l’interprète et me renvoie son jugement.
C’est l’instant qui précède l’acte d’écriture qui est le plus terrible souvenir de toutes mes rédactions. Ce moment où je crois tenir enfin l’idée, claire et limpide, où elle s’évapore. Cette naissance prématurée, sans possibilité de réanimation, est alors incomplète comme si un organe important était resté dans la matrice de mon cerveau. Sans qu’il me soit possible de l’analyser et de la retrouver, mon idée est devenue souvenir, une impression intranscriptible. Je sais que je vais alors remodeler le texte, tel un sculpteur, qui sans relâche, façonne sa pierre pour en extraire la statue qui sommeillait là. J’aurais pourtant perdu une chose unique dont je fus le seul dépositaire et que je ne retrouverais jamais. Il reste à choisir entre la perte inéluctable de mes idées et la conservation partielle de ma vision du monde, de mes croyances, de mon âme.Cette introspection n’est pas à but thérapeutique même si elle oblige à se retrouver seul face à soi même, en comprenant qu’il y a des secrets que nous ne nous avouerons jamais. Nous choisissons de devenir les cerbères de ces connaissances et pourtant nous donnons aux autres des indices, des signes de l’existence de ce qui vît à l’intérieur de notre âme. Je ne considère pas, ici, les secrets de famille ou les informations personnelles dont certains aiment à se régaler. Je parle de ce qui est enfoui au plus profond de nous et qui influence chaque jour nos actions. Je parle de cette inconsciente conscience de nous même que les mots ne peuvent résumer. Comme notre apparence physique n’est pas lié à notre façon de penser, ce sanctuaire est au delà de ce que nous pouvons exprimer. Nous habillons notre pensée pour correspondre au groupe où nous évoluons mais ce costume cache la réalité de ce que nous sommes. L’âme soeur exprime cette idée de communion par un autre moyen que la parole ou le contact mais elle ne l’explique pas. L’acte d’écriture devient donc une libération de ce que je suis. Je deviens conscient de ce que je cache par ce que j’avoue. Cette lourde responsabilité me met à nu devant l’autre et j’aperçois des portes supplémentaires, je ne me délivre de rien. Je viens de lancer un signal d’appel codé qui va me permettre de découvrir l’autre. Celui qui comprend le but de l’œuvre me comprend. Cette compréhension ne se situe pas dans la simple lecture du texte. Elle se situe dans la reconnaissance dans les textes du message codé, la reconnaissance des secrets, la découverte de mon âme.
Je peux alors être nu dans cette pénombre que je crée pour m’envelopper. J’expose mes valeurs sans vouloir les imposer. Je les livre au partage, à la disposition de tous.
Ce texte écrit en 1999 en Saône et Loire est le démarrage de bien des choses
